Théories du complot : conséquences socio-politiques.

Une fois n’est pas coutume, je vais retourner à mes premières amours : la recherche scientifique. Il s’agira ici de faire un commentaire d’article paru en 2014 titré « The social consequences of conspiracism: Exposure to conspiracy theories decreases the intention to engage in politics and to reduce one’s carbon footprint ». Il s’agira d’appréhender les conséquences sociales et politiques des théories du complot. De nombreuses théories sont très développées actuellement et de nombreuses études se sont penchées sur ces cas. La recherche scientifique est très documentée sur le sujet et de nombreuses conclusions ont d’ailleurs été tirées sur le sujet. Nous pouvons par exemple observer une quantité non-négligeable d’effets associés aux croyances complotistes. Des attitudes négatives à l’égard des droits de l’homme et des libertés civiles ainsi que des attitudes racistes ont été montrées (Swami et al. 2012). Une théorie extrêmement répandue suppose que le contrôle des naissances et le SIDA représentent une forme de génocide contre les afro-américains (Bird & Bogart, 2003). La littérature montre par exemple, que l'approbationcomplot de cette théorie chez les afro-américains est associée à des attitudes négatives vis-à-vis des comportements de contraception, ayant des conséquences négatives sur la prévention des maladies et infections sexuellement transmissibles (Bogart & Thorbun, 2006). Nous pourrions étendre cette énumération à l’envi mais le but de cet article n’est pas de constituer un catalogue bibliographique.

L’étude que je me propose de vulgariser porte sur deux croyances très répandues. La mort de Lady Diana et le changement climatique. Nous allons au travers de ces deux études comprendre les conséquences sociales et politiques sur les personnes étant convaincues par les théories du complot. Par souci de méthode et de compréhension du lecteur, je vais présenter succinctement la première étude et ses résultats. Dans un second temps je présenterai de la même façon l’étude menée sur le changement climatique et présenter ses résultats. Ensuite, nous traiterons de façon plus générale, à l’aune de tous ces résultats des conséquences sociales et politiques des croyances complotistes.

Dans la première étude, il s’agira de proposer un argumentaire complotiste et un autre le réfutant. Dans le premier, il est sous-entendu et dit que le gouvernement anglais porte une responsabilité dans la mort de Diana. Le second reprend les mêmes arguments en disculpant le gouvernement anglais.

 

Texte complotiste :

« Pour prendre l'exemple de la mort de la princesse Diana, ce n’est pas un secret que le gouvernement britannique était mécontent de l’implication de la princesse Diana avec Dodi Fayed et aussi son implication croissante dans la politique ... il faut donc s’interroger sur le fait que sa mort était simplement un accident tragique ... »

 Texte non-complotiste

« Pour prendre l'exemple de la mort de la princesse Diana, ce n’est pas un secret que la popularité de la princesse Diana a mis quelques membres du gouvernement mal à l'aise. Cependant, il n’existe aucune preuve amenant à penser que le gouvernement britannique ait été impliqué dans sa mort ... Sa mort était simplement un accident tragique ... »

 Il est important de noter que les mots « théories du complot » n’apparaissent dans aucun des deux articles proposés pour ne pas prêter à confusion. Premier résultat et non des moindres, les personnes ayant été exposées à la version complotiste sont significativement plus nombreuses à y croire que celles ayant été exposées à la version non-complotiste. La manipulation a été couronnée de succès. Second résultat très important, les personnes croyant à la théorie du complot montrent que leurs intentions politiques sont influencées négativement, notamment dans la volonté de s’engager, par rapport aux individus ne croyant pas aux complots. De plus, les tenants du complot ont montré un sentiment fort de désillusion et d’impuissance face au gouvernement, ce qui n’est pas le cas des non-croyants. En conséquence, il n’est pas illogique d’observer dans le monde que le vote et les autres formes d’engagements politiques ont tendance à être influencés négativement par les théories du complot (Swami & Coles, 2010).

Dans la deuxième étude, les scientifiques ont cherché à comprendre la relation entre les théories complotistes sur le changement climatique et leurs conséquences directes sur les individus au niveau de l’emprunte carbone. Des précédentes études ont par exemple montré le lien entre théories sur le changement climatique et le sentiment d’impuissance (Aitken, Chapman & McClure, 2011), l’incertitude (Hine & Gifford, 1996) et la méfiance (MacGregor, Slovic, Mason & Detweiler, 1994). Dans notre étude, deux textes ont été proposés avec la même méthodologie que dans la première expérience sur la mort de Lady Diana. Une version Hoax niant le changement climatique, et un texte réfutant les arguments du premier texte.

 Texte complotiste :

 « En outre, l'idée du réchauffement climatique ne représente que peu de poids. Une preuve indépendante montre que depuis 1940, les températures moyennes mondiales ont chuté pendant quatre décennies. Cela représente une lacune importante dans le compte rendu officiel ... »

 Texte non-complotiste :

« En outre, la preuve du réchauffement climatique est robuste. Une preuve indépendante montre que les deux dernières décennies du 20e siècle ont été les plus chaudes de ces 400 dernières années .... De nombreuses découvertes significatives sont supportées dans ce compte rendu officiel »

 Aucun des deux textes ne mentionne la « théorie du complot ». Là encore, les personnes ayant été exposées à la version complotistes sont significativement plus nombreuses à y croire que les personnes ayant été exposées la version non-complotiste. La manipulation est donc couronnée de succès. Autre résultat intéressant, les tenants du complot ont des intentions d’engagements plus faibles que les non-croyants. Cela touche également l’engagement politique dans cette cause. La première conclusion de cette étude climatique est que les tenants de la théorie du complot ont été atteints fortement par cette théorie, et montrent une faible volonté à diminuer leur emprunte carbone et à s’engager politiquement pour la cause climatique. Là encore, les mêmes mécanismes sont à l’œuvre : le sentiment d’impuissance, l’incertitude sur le sujet et la désillusion. Quoi qu’il en soit, les théories du complot ont des conséquences sociales terribles sur l’engagement politique et le sentiment de pouvoir changer les choses. En effet, puisque tout nous serait caché, nous avons le sentiment de ne pas pouvoir influencer quoi que ce soit. La conséquence directe est donc de ne plus s’intéresser au sujet, ou en tout cas de ne plus montrer de volonté de s’engager, de voter et in fine de s’exprimer. Ces résultats doivent nous alerter sur les changements politiques à venir en France.

Je sors maintenant de la sphère strictement scientifique pour tenter d’apporter une analyse politique à partir de tous ces résultats. Sans tomber dans le catastrophisme, les complotistes engagés comme le sont Alain Soral, Dieudonné et tout leur réseau n’ont qu’un objectif : amener le vote Marine Le Pen. Mis à part la cohorte de gens qui ne votent plus car « ça ne sert à rien », il reste toujours une frange d’individus ne se privant pas d’exprimer leur point de vue. Cela peut peut-être expliquer pourquoi Marine Le Pen est la personne qui mobilise le plus sont électorat. Concrètement, son électorat n’augmente pas, mais il recule moins vite que ceux des autres formations politiques françaises. C’est comme cela que nous devons supporter un FN à 25% en tête des européennes avec seulement 9% du total des personnes en capacité de voter. Lorsque l’on voit par exemple qu’un jeune sur cinq, soit 20%, croient que les attentats contre « Charlie Hebdo » relèvent du complot (le père Le Pen ne dit pas autre chose) et que l’on regarde l’abstention chez les jeunes, il apparait clairement que l’avenir s’assombrit encore davantage.

Au-delà du constat catastrophique qu’il y a à faire du point de vue des conséquences socio-politiques des théories du complot, il nous faut trouver une solution positiviste qui permette à tous les sans-voix de retrouver confiance en eux-mêmes et en leur capacité de changer les choses. Nous, militants formés, savons que d’autres politiques sont possibles, mais comment les convaincre que cela est vrai ? Pouvons-nous simplement nous contenter de dire qu’il faut changer les règles des institutions et que les citoyens seront partie prenante du processus ? Une image me vient en tête au sujet des abstentionnistes et des jeunes : la terre en jachère. Elle peut-être fertile, mais encore faut-il la labourer et la semer. Mis à part le travail de fond, au plus près, dans les associations, avec un débouché politique clair, rien ne semble pouvoir ralentir ce fléau de l’impuissance politique. Puisqu’il faut partir du réel, soyons clairs. Il y a de graves problèmes de répartition de la richesse, de bas salaires et de précarité. La République et notre modèle de notre vivre-ensemble sont sans cesse attaqués au travers des aspects de laïcité. La confessionnalisation et la communautarisation de la société est une réponse directe de ces états de faits. Les associations et les organisations politiques de gauche ont donc une immense responsabilité dans les réponses qui forgeront l’avenir de notre société. Ou l’on défend fermement les aspects socio-économiques et le modèle de vivre-ensemble, ou nous continuons à être tributaire des turpitudes d’alliances électoralistes qui ennuient tous les citoyens. Notre responsabilité est de savoir si nous lançons la machine républicaine à gagner ou la machine électoraliste à perdre. Mais cela ne tient qu’à nous.

Arnaud Guvenatam

 

Bibliographie :

Aitken, C., Chapman, R., & McClure, J. (2011), Climate change, powerlessness and the commons dilemma: Assessing New Zealanders’ preparedness to act. Global Environmental Change, 21 (2), 752-760.

 Bird, S.T. & Bogart, L.M. (2003). Birth control conspiracy beliefs, perceived discrimination, and contraception among African Americans. Journal of Health Psychology, 8, 263–276.

Bogart, L.M. & Thorburn, S.T. (2006). Relationship of African Americans’ socio demographic characteristics to belief in conspiracies about HIV/AIDS and birth control. Journal of the National Medical Association, 98, 1144–1150.

Hine, D. W., & Gifford, R. (1996). Individual restraint and group efficiency in commons dilemmas: The effects of two types of environmental uncertainty. Journal of Applied Social Psychology, 26, 993-1009.

MacGregor, D., Slovic, P., Mason, R. G., & Detweiler, J. (1994). Perceived risks of radioactive waste transport through Oregon: Results of a statewide survey. Risk Analysis, 14, 5-14

Swami, V., & Coles, R. (2010). The truth is out there: Belief in conspiracy theories. The Psychologist, 23, 560-563.

Swami, V., Nader, I. W., Pietschnig, J., Stieger, S., Tran, U., and Voracek, M. (2012). Personality and individual difference correlates of attitudes toward human rights and civil liberties. Personality and Individual Differences, 53, 443-447.

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