La France est une entreprise !

Ce 6 mai 2014, François Hollande est passé à l’offensive médiatique. Il (s’) était invité à l’émission de Jean-Jacques Bourdin sur RMC pour clarifier son fameux « retournement ». Cette interview est, à notre sens, essentielle dans la manière dont s’oriente le quinquennat. De nombreuses propositions ont été officialisées. Bourdin n’a pas l’habitude de se laisser faire, néanmoins, force est de constater que la parole présidentielle n’a pas été trop coupée. A ceux qui verraient l’illustration d’une servilité, il faut plutôt y voir un aspect positif. Laisser Hollande finir ses phrases est essentiel pour bien comprendre de quoi il en retourne.

 luimoiSi les résultats de sa politique ne sont pas encore visibles, c’est tout simplement parce que le bilan de la précédente majorité a posé de nombreuses difficultés à la mise en œuvre du redressement du pays. La mémoire des gens est peut-être courte, mais cet argument éculé a été utilisé jusqu’à la moelle durant la première année du quinquennat. L’exemple de ce débat entre Laurent Grandguillaume (PS) et Benoît Apparu (UMP) est d’une cristalline clarté du propos. En résumé, « ce n’est pas notre faute, c’est à cause de l’UMP, nous on est de gauche ». A ce stade, on comprend donc logiquement que la politique de l’UMP est communément admise à gauche comme relevant de mauvaises solutions. François Hollande s’est plaint de l’ardoise « de 600 milliards de dettes » laissée par Sarkozy. Jacques Généreux a par exemple démontré qu’il s’agissait d’une « privatisation de l’état » dans le sens où la puissance publique s’est endettée pour rembourser les institutions bancaires privées. Nous parlons donc bien d’argent public qui s’est évaporé dans le secteur privé. Mais au juste, que fait François Hollande avec son pacte de responsabilité ? Il retire 50 milliards d’argent public pour le donner directement aux grands groupes qui se laissent le droit de le reverser aux actionnaires, et sans contrepartie. Nous aurons donc appris qu’au 15 mai, il y aura « une baisse de 4% des charges salariales pour les entreprise », car il « faut baisser le coût de travail ».

 De deux choses l’une, les charges salariales n’existent pas, ce sont des cotisations sociales, ban_gattazdonc du salaire différé, des soins et autres petits besoins de la vie. Et le travail ne coûte pas, il crée la richesse, il a donc un prix. Il est lamentable qu’un président de gauche parle de la même façon qu’un président du MEDEF. Ce n’est pas une affirmation du Plaidoyer Républicain, c’est Pierre Gattaz en personne qui le dit (celui-là même qui vient de s’augmenter de 29%). François Hollande continue donc d'organiser la privatisation de l’état, pourtant décrite comme néfaste pour la gestion de deniers publics. Le cas Alstom est éclairant de ce point de vue. Lorsque nous disons qu’il faudrait ne pas céder à des groupes privés nos brevets et notre savoir faire, le débat se cantonne à savoir si on le vend à des américains ou à des allemands. Une fois n’est pas coutume, nous allons emprunter à Napoléon Bonaparte une citation qui illustre bien le propos précédent : « L'argent n'a pas de patrie; les financiers n'ont pas de patriotisme et n'ont pas de décence; leur unique objectif est le gain. »

 Dans cette interview présidentielle, vous aurez également appris avec un étonnement certain que la finance a été maîtrisée. Et bien alors, vous voyez, finalement le pouvoir de la finance n’est pas énorme, nous n’avons même pas ressenti les effets bénéfiques de la maîtrise de la finance. Ce fut la même la chose lorsque Jérôme Cahuzac avait annoncé dans un débat que la grande réforme fiscale était faite. Hollande a eu le toupet incroyable de nous dire que sa BPI (Banque Publique d’Investissements) nous a permis de lutter contre la finance. Là encore, précisons un peu les choses, la BPI n’est pas une banque. Elle n’a pas de licence bancaire, par conséquent elle ne peut pas emprunter à la Banque Centrale Européenne à des taux faibles comme peuvent le faire toutes les banques privées. Nous sommes donc toujours sous ce système où l’état doit emprunter à des banques privées, qui elles-mêmes se financent à faibles taux directement à la BCE. Par conséquent, et compte tenu de sa très faible force de frappe, elle n’est pas en mesure d’irriguer le tissu économique dans l’objectif d’une relance ne serait-ce que Keynésienne. Il pose le diagnostic d’un « manque de croissance », mais soyons ouverts à la discussion et avançons des propositions. S’il manque d’idées pour développer nouvelles activités, qu’il lance, à l’aide d’une vraie banque publique cela va de soi, des investissements massifs la transition énergétique et dans la planification écologique. Il y a des ouvriers, des techniciens et des ingénieurs prêts pour cela ! Mais encore faut-il qu’il soit prêt à affronter les lobbies industriels qui ne verraient pas d’un bon œil la remise en cause de leur mainmise sur l’économie. Dans ces conditions, il est illusoire de croire que le chômage repartira à la Paul_Nizan_Les_chiens_de_gardeminibaisse. À croire que le français est ingrat, il ne sait pas comment remercier ses bons bourgeois ! A l’évocation de l’ultralibéralisme du Parti Socialiste au pouvoir (nous faisons la distinction avec les camarades pensant qu’ils peuvent encore influer la ligne Hollande), une phrase de Paul Nizan dans « Les chiens de garde » me vient à l’esprit : « N'osant s'avouer ni avouer les fins qu'elle poursuit, la bourgeoisie, hantée par les craintes qu'elle éprouve et par les derniers scrupules d'un libéralisme éteint, arrange le désordre et les menaces qui la troublent, en cachant derrière les promesses qu'elle fait les activités qu'elle déploie. ». Et oui, Hollande est un fervent défenseur des intérêts du Capital Financier mais qui cela peut-il encore surprendre ? Il n’est donc pas étonnant que le Président parle de la République comme de « l’entreprise France », expression qui fait saigner mon cœur. Non, la République prône la liberté, l’égalité et la fraternité, et ces valeurs sont antinomiques avec celles de l’entreprise capitaliste. Il n’y a pas de référence républicaine à la productivité et à la compétitivité. Jamais !

 Et puisque nous abordons des questions républicaines, parlons de l’organisation du territoire. Tout le monde a entendu parler du fait qu’il faudrait supprimer les départements et diminuer les nombre de régions « pour allier la proximité et l’efficacité ». Évidemment, qui peut être contre avoir plus de démocratie directe et plus d’efficacité dans l’organisation du territoire ? C’est la même manœuvre idéologique quand les personnalités politiques et économiques vous disent « qu’il faut réformer car cela est nécessaire ». Les départements et les régions ont des missions spécifiques. Le signal envoyé depuis un certain nombre d’années est que l’état décharge ses responsabilités et ses missions sur ces structures en leur coupant leurs moyens financiers. Ce qu’annonce le Président, ce n’est ni plus ni moins que le morcellement du territoire, leur mise en concurrence autour de grands pôles de compétitivité et un recul certain de la puissance publique et de la mise en œuvre de leurs services. Son acte de décentralisation, nous n’en voulons pas. La France n’a pas vocation a mille-feuilles-2être organisée en Länders ou l’égalité des territoires n’est plus un objectif central. Selon lui, la réforme est donc nécessaire et pour la mettre en place « vite » il recevra « les principaux chefs de Partis ». Pourquoi ne pas demander l’avis du seul souverain en ce bas monde : le Peuple ? Tout simplement parce que lorsque l’on dit aux gens que leur avenir, c’est de travailler plus, en gagnant moins (pour ceux qui ont la chance de travailler) et qu’ils devront dire au revoir au modèle social issu de la Seconde Guerre mondiale, ils rejetteront ces propositions. Puis, nous apprenons donc qu’il « serait intelligent que les élections » aient lieu en 2016 et non en 2015 comme il était prévu. Voilà le point ou nous en sommes rendus. Suite à la fantastique claque que le Président a reçue aux élections municipales, il sert de ce cuisant échec dans une double optique : idéologique et électoraliste.

 Idéologique parce que le modèle d’organisation du territoire ne lui convient pas pour servir les forces de l’argent. Avez-vous entendu le patronat s’insurger contre cette mesure ? Bien sur que non, c’est l’assurance de pouvoir, dans le futur, jouer avec les différences de droits selon les lieux pour maximiser leurs bénéfices. Ah oui, puisqu’il faut être visionnaires, ne soyons pas naïfs. Le morcellement du territoire amènera forcément des disparités dans les lois qui auront cours sur le territoire. Le SMIC n’aura sûrement plus une seule et même valeur sur l’ensemble du territoire en fonction du développement des pôles de compétitivité. Dans ce système, si l’on souhaite attirer sur son territoire de l’industrie lourde et polluante, il faudra être moins regardant sur les normes environnementales. Vous pouvez appliquer ces principes à tous les domaines. L’annonce faite par le Président de repousser l’élection en 2016 est clairement opportuniste. Il sait pertinemment que si elles avaient lieu l’an prochain, tous les caciques socialistes seraient balayés en un rien de temps. Autant se laisser du temps pour tenter de sauver les meubles. Voilà à peu près ce qu’il faudra retenir de cette intervention riche en enseignements. A la vue des réactions, Hollande ne semble pas en mesure d’être arrêté. Parce que la droite a beau jeu de s’opposer alors qu’elle est tout à fait d’accord avec le projet, et parce qu’il semble qu’à la gauche du Président, les conditions ne sont pas réunies pour fédérer une véritable alternative à cette politique. Reste la rue, mais les conditions sociales des salariés sont tellement difficiles que perdre des jours de salaires pour manifester est compliqué. Les manifestations de gauche sont toujours moins entendues que celles de droite. Ce qui montre bien que François Hollande est complètement sourd de l’oreille gauche. Quels choix s’offrent à nous ? Je n’en vois qu’un : ne pas baisser les yeux, prendre sur soi pour ne pas installer de résignation chez les progressistes, mener la bataille pour le développement d’une autre majorité et tenir la barricade, tout le temps et à n’importe quel prix. C’est le prix que paient les courageux.

Arnaud Guvenatam

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