Faire vivre la nation pour renouer avec la République

La situation politique de notre pays – et plus largement de notre continent – est plus qu'alarmante. Replis sur des identités religieuses ou ethniques deviennent une norme là où la république n'est pas. Ou plutôt là où elle n'est plus. Une immense partie du spectre politique, syndical et social de notre pays a abandonné toute grille de lecture républicaine des événements pour se concentrer exclusivement sur ce que Lénine appelait du « trade-unionisme » sans dimension politique véritable. Oui, la résolution de problèmes immédiats est Valmy vive la nationcentrale pour la vie des citoyens. Mais ce n'est pas une fin en soi. Il faut revenir à certains fondamentaux pour donner un objectif de fond à une action politique tournée vers l'émancipation humaine. Pour cela, il nous faut lutter contre la triangulation réalisée par les adversaires de la République. Il est donc impossible de commencer cet article sans poser comme préalable le fait que non, le FN n'est pas un parti républicain. Non, ses propositions ne rentrent pas dans le cadre du vivre ensemble à partir du moment où ils souhaitent instaurer une citoyenneté à deux vitesses, exclure de la communauté nationale toute une frange de la population et refuser l'essence même de la République Française : son universalisme. Les partisans de Marine Le Pen, ainsi que ceux de l'UMP, passent leur temps à se réclamer de la nation, à promouvoir et employer ce terme jusqu'à ce que les gens fassent irrémédiablement le lien défense de la nation = extrême-droite. Quel hold-up ! Les descendants idéologiques des émigrés de Coblence, des royalistes et des antirépublicains seraient les défenseurs du cœur politique de la République ? Impossible. Comment cette notion de nation est passée de la gauche à la droite de l'échiquier politique, et pourquoi les républicains doivent s'en ressaisir ?

Contrairement à de nombreuses idées reçues, les nations et les états-nations en Europe sont une création récente. La première nation véritablement créée, centrée autour du contrat politique républicain, est la nation française. Celle-ci ne remonte pas à une obscure « France millénaire » mais bien à la révolution française, cette rupture ayant fait d'un ensemble disparate de sujets une communauté de citoyens. La tradition politique française fait que les notions d’État et de nation se confondent étroitement. Cette conception française était loin de faire l'unanimité au XIXème siècle : d'autres peuples, dans d'autres contextes culturels et politiques trouvèrent dans la langue ou dans l'ethnie les fondements de leur nation. Les allemands en sont le meilleur exemple. Sur le fronton de leur parlement est écrit « Dem Deutschen Volke » (Au Peuple Allemand). Ici, les deux derniers mots impliquent, c'est la subtilité de la langue de Goethe, un aspect ethnique à la nationalité. À l'opposé du modèle français donc. Ernest Renan, dans son fameux discours « Qu'est ce qu'une nation ? »  le démontrait parfaitement. En tant que français, il est impossible de concevoir une nation fondée sur une famille linguistique, « apparue il y a quinze ou vingt mille ans » ou sur une ethnie renvoyant à « des ténèbres incalculables », dem deutschen volklorsque l'on est soi-même membre de la nation française sur le seul contrat politique qu'elle implique vis à vis de la République. Une nation, c'est un consentement, c'est le désir exprimé de continuer la vie commune et d'y adjoindre un nombre croissant d'humains. Oui, bien entendu, c'est moins transcendant qu'un « droit divin » du sang. Mais il n'est pas besoin de transcendance pour faire vivre le bien commun. Le réel est largement suffisant. Comme le dit Renan, une fois que l'on enlève toute la mystique théologique et métaphysique de la politique, il ne reste que l'homme. Et c'est ici que se trouve la nation. Elle se fonde dans l'intelligence humaine pour émanciper de toute soumission les citoyens qui la composent. Autant le dire tout de suite donc, le Front national, l'UMP et les tenants d'un nationalisme « exclusif » (au sens où il ne cherche pas à inclure de vastes pans de l'humanité au prétexte d'une religion ou d'une ethnie) sont dans la tradition nationaliste allemande. Avec tout ce que cela implique et a impliqué. Pas de point Godwin ici, seulement une constatation historique qui peut prêter à sourire.

Comment la nation est elle passée d'une valeur républicaine, révolutionnaire et émancipatrice (donc, si l'on doit schématiser –à gauche de l'échiquier politique–) durant tout le XIXème siècle à une notion renvoyant à l'exclusion de l'autre au XXème ?

Il n'y a pas qu'une explication et qu'un seul facteur à cela. Nous n'avons pas la prétention, en plus, de dresser ici une chronologie exhaustive et factuelle de ce basculement. Mais quelques événements restent centraux dans le basculement idéologique de la société française entre le XIXème et le XXème siècle. Premièrement, et il n'y a pas d'ordre chronologique dans les faits que nous allons aborder, l'affaire Dreyfus. Sans revenir de manière détaillée sur l'intégralité de cette époque, il faut bien se dire que ce moment, ce déferlement de haine et de tensions a structuré une frange de la société. Et même, il en a déstructuré d'autres. Et c'est ici que le bât blesse. Quelques années après l'affaire Boulanger, les droites – dans leur immense majorité antirépublicaines – avaient besoin d'un exutoire et d'un nouveau phénomène structurant : le complot contre Dreyfus est donc tombé à pic. De là à croire qu'il a été provoqué, il y a un fossé…que l'on peut franchir. Dénonçant le malheureux capitaine comme le bouc émissaire d'un complot contre la France au profit de l'Allemagne, l'extrême-droite trouva bien vite la raison de cette forfaiture : le capitaine Dreyfus était juif. Ainsi éclatait au grand jour ladreyfus germanisation politique de l'extrême-droite. Antiallemande en partie, par esprit de revanche, elle se trouvait adopter les codes sociaux, identitaires et politiques des penseurs nationalistes allemands du XIXème siècle selon lesquels la nation française serait une histoire de « race ». Dreyfus, par ses (non-)actes, montrait selon les antidreyfusards que la nation française n'avait rien à voir avec les juifs, vus comme biologiquement à part. Et c'est là le fond du problème. Malgré leur défaite devant l'épreuve des faits et le mouvement de soutien à Dreyfus, les antisémites, réactionnaires, monarchistes de tout poil réussirent une chose : instiller dans les esprits que la nation française est une ethnie, liée à une confession. Tout ce qui va donc à l'encontre de la tradition nationale de notre patrie.

Le nationalisme a lui même évolué à l'échelle européenne durant les deux derniers siècles. D'un nationalisme « d'existence », avec la juste aspiration des peuples à disposer d'eux-mêmes contre les empires autocratiques (russe, austro-hongrois, ottoman), nous sommes passés à un nationalisme « de puissance ». De lutte pour une suprématie d'un peuple sur un autre. En effet, une fois les revendications nationales d'indépendance ou d'unité (dans les cas allemands et italiens) abouties, comment arriver, pour les nouveaux régimes, à mobiliser leurs peuples ? En faisant une fois de plus jouer la carte de la menace extérieure et intérieure, en racialisant tout le débat de construction d'une nouvelle nation dans un nouvel espace. En découlèrent les revendications pangermanistes hitlériennes, panhongroises de l'amiral Hörthy (régime fasciste ayant dirigé la Hongrie jusqu'en 1945), etc … Cette mutation du nationalisme, à une époque où la France cherche elle-même à assurer son contrôle sur les territoires qu'elle colonise et administre, suscite un travestissement encore plus grand du sens même du mot nation dans notre pays.

C'est à ce moment-là que l'on peut commencer de dater le recul des forces progressistes sur cette question. Par la faute des monarchistes, des républicains modérés voire conservateurs et des traîtres à la patrie, le mot de nation a commencé à faire peur dans notre pays. Mais il ne suffit pas de rejeter la faute sur les ennemis du bien commun pour trouver l'explication de l'abandon de ce combat. Force est de constater que l'internationalisme a également eu sa part de responsabilité. La nation comme l'internationalisme ont été mal compris par une partie toujours croissante des forces progressistes. Une opposition entre ces deux termes a été induite par une large partie des mouvements de gauche au XXème siècle. À une nation confondue avec un nationalisme fascisant, on a opposé un internationalisme prolétarien no nation no order« béat ». Or, sans nation, il n'est pas possible d'avoir d'internationalisme. Et je ne parle pas ici du simple aspect linguistique de la construction de ces deux termes. L'internationalisme n'est pas « une seule nation mondiale » qui ferait fi des différences culturelles, historiques et politiques. C'est le lien entre les nations souveraines, la coopération dans le but de promouvoir la paix mondiale et l'élévation du genre humain. Que des solidarités se créent de manière « transnationales », c'est un fait. Mais ce n'est pas un simple internationalisme, c'est tout simplement de l'humanisme, dont il faut être aussi fier. Aussi fier que des liens entre les nations. Si l'un et l'autre peuvent exister séparément, l'articulation humanisme/défense de la nation est la garantie d'un ordre international juste, respectueux des indépendances et des intérêts de chacun.

Pourquoi la gauche doit se ressaisir de cette question ?

Dans la situation politique actuelle, il devient indispensable et urgent de se ressaisir de la question de la nation (comme de celle de la patrie et de ses symboles) dans notre pays. Sans mettre de côté l'économie et des conditions de vie qui ont une influence considérable, le vote d'extrême-droite s'explique également par une perte de repères. Par une perte de ce qui fait le lien entre les citoyens qui se sentent abandonnés : la République comme cadre politique, la nation comme contrat entre les parties du peuple. Il ne faut surtout pas abdiquer de ce combat. Non, on ne peut pas dire que quiconque défend la nation – donc la république – est d'extrême-droite. Ce serait hisser le drapeau blanc et déclarer, après 200 ans de lutte, que nous abandonnons notre poste de défense des conquis révolutionnaires et républicains. Ce serait également acter que nous avons tort lorsque nous disons que la nation française est un contrat de solidarité et d'entraide, et que « ceux d'en face » ont raison lorsqu'ils la voient comme réservée à une élite, à une frange toujours plus réduite des habitants de notre pays. Nous ne pouvons pas abdiquer non plus face aux tenants d'une ligne politique libérale et pro-européenne par défaut. Ceux-là ont probablement fait le plus de mal à la nation en culpabilisant et en renvoyant au passé ceux qui étaient les derniers à se battre pour la grandeur de cette dernière (je pense ici au Parti Communiste Français jusqu'au tournant euro-communiste des années Hue ou encore aux premiers partisans de Jean-Pierre Chevènement). Les amis de Cohn-Bendit et des soixante-huitards libertaires peuvent se frotter les mains. Ils ont réussi leur objectif : faire que la gauche donne les clés de la maison « nation » à la droite extrême. Ainsi, le combat pour la nation est aujourd'hui double. Dans la réappropriation du terme face à ceux qui le dévoient mais également dans la lutte contre le libéralisme. Ce dernier qui fait, par sa marionnette Valls, éclater la République avec la réforme territoriale. Qui brade, par son pantin Hollande, la souveraineté militaire française. Souveraineté militaire qui était également l'un des fondements de la nation française, la République s'étant imposée par de durs combats – armés comme civiques –.

soldat révolution

Je concluais l'article sur le patriotisme républicain en disant : « gardez-vous de ceux qui vous diraient que seuls les français peuvent être patriotes, c'est faux : il suffit d'être républicain ». Cette conclusion pourrait coller à cet article. La nation et la patrie républicaine sont tellement liées qu'on ne peut séparer ces combats. Faisons vivre l'idée de nation pour ce qu'elle est : le contrat de vivre-ensemble passé en faveur de la République.

Alexandre Emorine

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