A la marche de l’empire

La situation ukrainienne évolue de jours en jours. Les tensions extrêmes entre les différentes parties semblent se cristalliser au niveau de la République Autonome de Crimée. A la vue de la complexité de la situation, il nous incombe de ne pas tomber dans l’analyse manichéenne. Gardons-nous de penser que d’un côté il y aurait les gentils et de l’autre les méchants, qu’ils soient russes ou « occidentaux ». Depuis plusieurs jours, une quantité astronomique d’informations nous parvient sur le conflit ukrainien. La situation est généralement présentée de telle sorte que nous soyons amenés à considérer que les russes ont envahi une partie de l’Ukraine, en d’autres termes, la République Autonome de Crimée.

A toutes fins utiles, il est nécessaire d’apporter quelques caractéristiques ethnico-politiques pour appréhender la situation. La population, selon les recensements effectués, serait composée à majorité de russes (58%) d’ukrainiens (24.3%) et de Tatares (12.1%). Le 98% de la population de Crimée parle le russe. Vous savez, cette langue interdite comme langue officielle par le nouveau pouvoir à Kiev dès sa prise de fonction. Si l’on ajoute à cela le fait que la Crimée, comme région, n’est ukrainienne que depuis 1954 et le don de Krouchtchev à la RSSU (République Socialiste Soviétique d’Ukraine), il est aisé de comprendre l’attachement des criméens à la Russie. Il y a donc une forte influence de la Russie sur cette région que Sevastopol004personne ne peut nier. Depuis la chute de l’URSS, la Crimée a été un point central de la puissance russe. Les énormes investissements de Moscou dans le maintien de ses troupes à Sébastopol en sont un exemple illustratif. On apprend ainsi que l’état ukrainien se fait payer un loyer par Moscou pour maintenir sa flotte en Crimée. La flotte russe a pu aussi prolonger son bail à Sébastopol au-delà de l'échéance de 2017 « moyennant le versement par l'armée russe, à la ville de Sébastopol, d'une rente annuelle de 100 millions de dollars [74 millions d'euros]. Désormais, les navires russes sont assurés de pouvoir rester jusqu'en… 2042, avec une option d'extension jusqu'en 2047 ».

A la vue des ces éléments, il est absolument clair que le Kremlin n’a aucun intérêt à perdre de l’influence et à ne pas défendre ses intérêts stratégiques dans la région. C’est d’autant plus vrai que Moscou ne jouit pas d’une réputation flatteuse (grandes difficultés économiques, oppression et détention politiques, homophobie d’état et chasses aux immigrés ne sont que quelques exemples). Les mouvements de troupes en Crimée par les russes, sur lesquels je ne porterai pas de jugement, étaient donc prévisibles selon la formule de Jean-Luc Mélenchon : « Les ports de Crimée sont vitaux pour la sécurité de la Russie, il est absolument prévisible que les Russes ne se laisseront pas faire ». Il semble être à la mode de considérer cette défense d’intérêts stratégiques comme étant une invasion, mais j’ose poser la question. Si l’Éthiopie (ou l’Érythrée) se décidait à envahir Djibouti, où la France a de très hauts intérêts stratégiques et militaires, que ferait le gouvernement français ? De ce point de vue-là, il est clair que le manichéisme est un très mauvais fil conducteur d’une diplomatie intelligente.

Si l’on se place de l’autre côté, c’est à-à-dire au niveau du positionnement de l’Europe, des États-Unis et de l’OTAN, il faut comprendre qu’il y a un intérêt fort à couper l’Ukraine du giron de Moscou. C’est une manière évidente de poser les limites de « l’Occident » aux frontières de la Fédération russe. De mon point de vue, c’est exactement la même stratégie qui est déclinée au niveau du Moyen-Orient. Voyez que la mise à disposition des bases navales et aériennes turques aux troupes de l’OTAN est un moyen d’avoir une emprise sur le monde arabe. On croirait à une stratégie de bloc contre bloc qui ne dit pas son nom. Pour clarifier, le Plaidoyer Républicain ne se reconnait absolument pas dans cette vision de la diplomatie à l’ancienne. Maintenant, voyons quelles sont les forces politiques soutenues par les forces « occidentales » dans la crise ukrainienne. La « pravda » médiatique nous assure qu’un soutien est apporté aux tenants d’une politique pro-européenne.

En préambule, nous tenons à dire que nous sommes convaincus de la corruption généralisée du  gouvernement Ianoukovitch et que le peuple a légitimement raison de se soulever contre un pouvoir pourri. Une fois que nous avons dit cela, il n’a échappé à personne que certains groupes politiques ont tenu la dragée haute dans ce que l’on pourrait appeler « la bataille de Maïdan ». Il étonnant de voir qu’au fur et à mesure du conflit, des armes lourdes ont été utilisées par les manifestants. Les enquêtes ont mis à jour que le parti politique Svoboda et le groupuscule nazi Praviy Sektor (Secteur de Droite) étaient les ukraine salut nazifers de lance de la récupération de la colère populaire. Pour preuve, le nouveau premier ministre Arseni Iatseniouk a été pris en photo avec le dirigeant du parti Svoboda dans une position assez inconfortable. Il faut bien insister sur le fait que Svoboda n’est pas un parti comme un autre. Le dernier numéro du Monde Diplomatique (N°720, Mars 2014, page 18)  nous apprend par exemple que le parti a changé de nom, étant initialement  le Parti Social-National Ukrainien (PSUN). Il a changé de nom et a mis en sourdine son antisémitisme structurant pour s’appeler Svoboda en 2004. Lors du 6ème Congrès, qui  a été l’invité d’honneur ? Jean-Marie Le Pen… Cela apporte deux informations essentielles : Svoboda est un parti fasciste, et le Front National n’a pas changé. Bernard-Henri Lévy, notre cher ministre des Affaires Etrangères et chef des armées nous a gratifié d’une analyse très botulienne. Il nous a quand même expliqué sur I-télé que Svoboda ne fait que 10% et que le FN en fait 20, donc ce n’est pas si grave. Si vous voulez un aiguillon, voyez où se situe BHL. C’est fou d’avoir systématiquement tout faux quand on est philosophe (pour rappel : la situation est fantastique en Libye où depuis les escapades BHLiennes, les femmes jouissent des mêmes droits que les hommes grâce à l’instauration de la charia). Et ce sont ces individus que nous serions amenés à soutenir ? Certainement pas ! D’ailleurs, la défection de l’amiral Denis Berezosvki au lendemain de sa nomination illustre bien la complexité de la situation. Il fait allégeance aux forces russes présentes en Crimée.

Tout cela nous montre quand même que la partition de l’Ukraine, l’embrasement du pays et le potentiel d’une guerre civile ne sont pas des éléments de science-fiction. Le danger est bel et bien prégnant. Il faut maintenant poser la question du rôle de la France dans ce conflit. D’abord, il serait bien qu’elle retrouve son indépendance vis-à-vis de l’Otan. Le président Hollande nous a malheureusement maintenu et enraciné dans les instances de décisions du commandement intégré de l’Otan. Un geste fort serait d’y claquer la porte et de porter haut et fort le règlement de la situation par la seule institution internationale compétente : l’ONU. Je crains que ce ne soit pas le cas, comme au Mali et en Libye. Quoi qu’il en soit, la France doit absolument défendre le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Si les criméens, par le référendum avancé au 30 mars prochain, choisissent la voie de l’indépendance ou du rattachement à la Russie, qui pourrait légitimement les empêcher ? La pire situation serait que nous nous retrouvions à assumer des participations à des expéditions militaires insufflées par la volonté guerrière des Etats-Unis d’Amérique. Le renversement des pouvoirs corrompus sera l’œuvre de la volonté du peuple et non pas des coups de fusils de puissances étrangères. Gageons que la révolte ukrainienne débouche sur une ambitieuse politique d’émancipation, de liberté et d’égalité même s’il ne faut pas rêver éveillé.

Arnaud Guvenatam

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